« Les sciences de gestion s’intéressent surtout au fonctionnement des organisations et aux comportements humains »

Interview de Christophe Torset, enseignant-chercheur en sciences de gestion

En 2003, il obtenait son doctorat en sciences de gestion, couronné par un prix de thèse. Depuis lors maître de conférences à l’Intec et chercheur rattaché au laboratoire interdisciplinaire de recherches en sciences de l’action (Lirsa), Christophe Torset vient d’être reçu major au concours d’agrégation du supérieur en sciences de gestion.
À la rentrée 2017, c’est entre l’IAE de Lyon 3, en qualité de professeur des universités, et le Cnam, cher à son cœur, qu’il poursuivra son parcours d’excellence académique.
Rencontre.

Pourquoi aviez-vous opté pour une carrière universitaire ?

J’avais la volonté de me lancer dans une carrière universitaire assez tôt au sortir de mes études pour de multiples raisons : la dimension intellectuelle me séduisait, la recherche étant un élément important pour moi, tout comme l’autonomie qu’accordait l’université. J’avais suivi des études en management qui m’ouvraient les portes de cabinets d’audit, par exemple, mais dans lesquels je ne retrouvais pas l’autonomie et la stimulation intellectuelle que je pouvais avoir à l’université.

Par ailleurs, les sciences de gestion sont un domaine des sciences humaines extrêmement intéressant, qui s’est construit autour de l’économie, de la sociologie et de la psychologie. Contrairement aux idées véhiculées dans l’imaginaire commun, pour qui nous faisons essentiellement de la comptabilité ou traitons des chiffres, ce qui nous intéresse en réalité, c’est la question du fonctionnement des organisations structurées, et celle des comportements humains notamment.

Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir le Conservatoire national des arts et métiers pour enseigner juste après l’obtention de votre doctorat ?

J’ai été contacté par Alain Burlaud, alors directeur de l’Intec [aujourd’hui professeur émérite au Cnam]. C’est quelqu’un qui a une grande autorité en sciences de gestion, et qui, connu pour sa bienveillance, a attiré pas mal de jeunes docteurs. Et puis, il y avait la notoriété du Cnam, doté d’une histoire forte. À l’heure actuelle, c’est l’une des plus belles institutions d’enseignement supérieur en France. C’était donc pour moi très valorisant d’être choisi pour y enseigner et y mener mes recherches.

Cette année, vous avez décroché la première place au concours d’agrégation de sciences de gestion. Que représente pour vous cette place de major ?

Je suis très honoré d’avoir été major de ce concours prestigieux mais aussi fier d’y avoir représenté le Cnam. En effet, le Conservatoire est souvent perçu comme une institution à part, avec des modalités de formations qui peuvent paraître surprenantes. Cette réussite au concours rejaillit sur le Cnam et permet de replacer l’établissement au cœur du réacteur du système universitaire d’enseignement supérieur et de la recherche français. Elle donne une visibilité au Cnam ainsi qu’à mes collègues.

Comment vous êtes-vous préparé pour ce concours ?

Le concours d’agrégation est constitué de trois épreuves, étalées sur plusieurs mois. La première porte sur les travaux de recherche du candidat. Les membres du jury souhaitaient comprendre quel enseignant-chercheur nous étions. Pour répondre à cet exercice, j’ai voulu aller au-delà de mes seuls travaux de recherche, en montrant en quoi ils étaient cohérents avec ce que j’étais en tant qu’enseignant au sein du Cnam.

Les deux épreuves suivantes sont, quant à elles, dites de « leçons en loge » : on tire au sort un sujet le matin, et c’est enfermé dans une salle avec une bibliothèque et un ordinateur, pendant 8h, que l’on conçoit une leçon ensuite présentée pendant 30 minutes devant le jury. Je me suis préparé en relisant les ouvrages de références et en profitant de l’expérience de collègues qui ont passé le concours avant moi. Ils m’ont accompagné en m’expliquant comment l’aborder, quelles étaient ses grandes étapes et puis en m’entraînant aussi ! J’ai notamment passé une leçon blanche. Ainsi, cet écosystème du Cnam-Intec, où de nombreux professeurs ont passé l’agrégation en sciences de gestion, m’a été très profitable.

Cependant, il ne faut pas oublier qu’à ce niveau, la réussite est aussi le résultat d’une rencontre entre un jury et des candidats.

En tant que lauréat du concours d’agrégation, vous avez accepté un poste de professeur des universités à l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de l’Université Lyon 3. Mais en parallèle, vous poursuivrez vos enseignements au Cnam.

Oui, j’ai pris la direction du MBA (master of business administration) du Cnam en septembre 2016. Nous sommes actuellement dans un processus d’accréditation par l’association of MBAs (AMBA). Nous traitons donc d’enjeux très importants jusqu’à la fin septembre. Au-delà de cela, il s’agit à mes yeux d’un diplôme très emblématique du Cnam et dans lequel j’ai envie de continuer à m’investir. C’est un diplôme de formation continue dédié à tous ceux n’ont pas d’expérience suffisamment significative ou de formation en management et qui souhaitent évoluer vers des fonctions managériales de haut niveau.

Aujourd’hui, je suis également membre du conseil de l’équipe pédagogique nationale 10 (EPN), du conseil du laboratoire Lirsa et, à l’extérieur du Cnam, élu au Conseil national des universités (CNU). Je vais poursuivre en partie mes activités à l’EPN 10, en binôme avec un collègue. Et je n’exclus pas de revenir au Cnam en fonction des opportunités qui se présenteront.

Quelle est la particularité des auditrices et auditeurs du Cnam par rapport à ceux et celles que vous avez pu croiser lors des cours que vous donniez par exemple à l’Université Paris-Dauphine ?

Que ce soit à l’Intec ou au MBA nous avons la chance d’enseigner à la fois à des auditeurs et auditrices en formation quasi initiale qui ont entre 19 et 25 ans, ainsi qu’à d’autres beaucoup d’autres plus âgés, possédant des parcours de vie extrêmement variés et enrichissants. Il existe entre eux une grande diversité, au contraire des étudiants de Paris-Dauphine.

Néanmoins, ces deux établissements ont un point fort en commun : des étudiants qui possèdent un vrai respect pour la connaissance et l’enseignant. Ils font preuve d’une soif de connaissances, d’évolutions personnelles comme professionnelles et identifient l’enseignant comme un levier pour atteindre ce but. Au Cnam, les auditeurs sont accoutumés à un certain niveau d’efficacité, d’efficience, quand ils s’inscrivent dans un processus professionnel. Cela les amène à valoriser l’enseignant et son écoute, quitte à le remettre en cause ! C’est un point très stimulant dans les enseignements de management. Il y a une dimension interactive dans les cours qui est extrêmement enrichissante.

Quelles sont vos perspectives de carrière ?

J’ai très envie de me déployer sur des activités de recherche, appliquées et qui puissent parler à la société. Je m’intéresse notamment à la façon dont on construit les stratégies au sein des organisations. Un certain nombre de questions en découle : qu’est-ce qu’un stratège ? Comment ces personnes prennent-elles leurs décisions ? Tout le monde peut-il être stratège ? Est-ce que cela s’apprend ? C’est un champ de recherche ancien en sciences de gestion mais encore très fécond et dans lequel il reste encore beaucoup à apprendre. Ces recherches au confluent des comportements individuels, collectifs et de la compréhension de notre environnement économique me passionnent. Ce sont des questions que les auditeurs du Cnam se posent. En effet, ils sont aujourd’hui présents au Cnam, souvent après plusieurs années d’activités, avec l’ambition d’accéder à des postes d’encadrement.

Par ailleurs, je souhaite continuer le développement de formations, également inscrites dans la société. En sciences de gestion, nous avons la chance d’être portés par les évolutions de la société et d’avoir des demandes en matière de formation très importantes. Le numérique va je pense révolutionner beaucoup de choses. Il se trouve que le Cnam est en pointe sur cette question, tout comme il l’est sur l’individualisation des formations, courant qui se développe dans la plupart des universités…

Propos recueillis par Aurélie Verneau